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Faut-il ou non donner les "résultats" des élections présidentielles avant 20h00 ou l’hypocrisie démocratique. par Thierry Raffin - 20 avril 2012

Le sujet est de saison (quelques soient les belles couleurs du printemps pour faire écho au précédant Point de vue...). La polémique enfle autour de cette question qui ne faisait pas tant débat il y a 5 ans. Mais le monde change (tout de même) et la technologie et les pratiques sociales évolue, avec Internet et surtout les fameux réseaux sociaux. Alors le jeu apparait faussé...mais quel jeu et faussé en quoi ?

La loi définit un principe, celui de la non divulgation des résultats avant 20h00, heure à laquelle ferment les derniers bureaux de vote. Ce principe a été érigé au nom d’une protection contre toute perturbation du jeu démocratique, par les risques de manipulation des mouvements "naturels" des votes des électeurs par une connaissance de l’issue probable des résultats. Dit ainsi, il semble qu’il n’y aurait rien à dire, et il est vrai que ne m’étant pas encore penché sur la question, je pouvais bien entendre cette douce musique de la voix de la démocratie.

Mais bon, le débat a du bon, il provoque la réflexion et la réflexion est souvent salutaire pour comprendre de quoi l’on parle et ce que nous pensons ordinairement signifie et révèle.

Un premier point de départ de cette réflexion est le fait que la loi est sans doute devenue inadaptée à la formidable extension des moyens de communication (bon il y aura là aussi à nuancer et redire mais ce n’est pas le propos...) qui fait que de toute manière on sait déjà que la loi ne sera pas respectée du fait de la perméabilité des frontières (pas nouvelle) au réseau INternet et aux réseaux sociaux (facebook et twitter pour les plus populaires). Et ce n’est pas l’affirmation haute et forte du procureur de Paris a engager des poursuites contre les contrevenants (en France) qui changera le paysage. Il y a là une véritable cécité (qui semble-t-il aurait pu être évitée par un aménagement de la loi qui semble avoir été en son temps refusé par l’Elysée...) qui ouvre le chemin à ce qui apparait de prime abord comme une distorsion de l’égalité citoyenne et républicaine. Tous n’ayant pas aujourd’hui un égal accès à Internet et aux réseaux sociaux (quoique les choses de ce point de vue ne sont pas fondamentalement différente d’une inégalité d’accès à l’éducation, aux moyens traditionnels de communication et à toutes autres choses toutes aussi importantes d’ailleurs - bref l’égalité n’existe pas), certains seraient dotés d’un avantage leur permettant d’ajuster leur vote au dernier moment en fonction des circonstances et du rapport de force révélés par les média en amont de la clôture des urnes...

Mais à bien y réfléchir que signifie une telle crainte qui est déjà inscrite dans le principe "sacro-saint" de l’isoloir ? Il y a l’idée que le citoyen vote en son âme et conscience au terme d’une capacité de délibération intérieure qui le constitue à la fois comme Humain et comme Citoyen et qu’il se saurait être indûment ni manipulé, ni même influencé. Cette vision est certes toute emprunte de grandeur (pour ne pas dire noblesse...) mais sans doute aussi un peu idyllique (pour ne pas dire utopique). Et c’est déjà lisible dans ce luxe de précautions que l’on prend pour "isoler" ainsi cette conscience citoyenne afin qu’elle ne succombe pas aux voix des sirènes politiques (républicaines et non républicaines) de tous horizons... Bref notre citoyen est peut-être en réalité susceptible de succomber assez facilement à la propagande....

Car en réalité, c’est bien là que les choses commencent à blesser. Posons nous la question de savoir comment le citoyen se forge son opinion qui va lui permettre de voter en "âme et conscience" ? Ce n’est pas par une opération de révélation divine. Le modèle de la démocratie repose sur le principe de la délibération, c’est à dire le jeu de l’échange discursif des opinions diverses (il y a de la dialectique socratique dans tout cela). L’âme citoyenne est censé alors peser par la délibération intérieure (la boite noire Rès-publicaine) les arguments et forger sa "propre" opinion. Mais n’est-ce pas là un beau conte ?

Dans les faits les opinions sont largement travaillées par les courants de fond des Partis politiques. Notre Démocratie n’est pas seulement représentationnelle, elle est aussi celle des Partis. Pour un candidat à l’élection présidentielle (fut-ce t’elle être celle de la rencontre d’un Homme et d’un Peuple - drôle de représentation de la démocratie en passant ?!) hors des Partis pour ces hommes là, point de salut ! Pour les citoyens, à force que le jeu politique soit ainsi monopolisé par les Partis et les jeux de pouvoir qui règnent en leur sein, le choix alternatif est bien souvent alors dans le meilleur des cas dans le vote blanc et dans le pire des cas dans l’abstention. Si le premier reste marginal faute d’être reconnu à sa juste valeur, le second ne cesse de s’amplifier. Mais en tout état de cause, reste que la majorité (silencieuse ?) est emportée dans le jeu des propagandes des Partis qui au final est aussi celui du pouvoir de l’argent et des médias.

Les observateurs politiques (les politologues) et les citoyens avertis (pour les opposer aux citoyens formels - même si les lignes de démarcation ne sont jamais nettes), savent bien que le débat politique qui occupe l’espace médiatique de cette campagne électorale, ne touche que très peu aux questions de fond de l’organisation du vivre ensemble (le "faire société"). Il s’agit plus ou moins de surfer sur des vagues (différentes, parfois les mêmes) des désirs et des peurs qui agitent les populations. Les sondages sont alors ces outils qui permettent de suivre pour les candidats et pour les électeurs potentiels, de quelle manière chacun des prétendants au "trône républicain" parvient à rester sur la vague tel un surfeur d’élite.

Comment ne pas penser et voir que tout ce jeu est une vaste mascarade bien éloignée de ce que devrait être une véritable Agora démocratique ? Dès lors pour en revenir à cette question lancinante de savoir s’il convient ou non de divulguer avant l’heure fatidique les "résultats provisoires" des urnes, on peut s’interroger sur la nature de l’impact que de telles "révélations" peuvent avoir sur le résultat final ?

Savoir avant l’heure l’issue probable du scrutin peut-il modifier ou non la décision de participation et le sens de la participation électorale de ceux qui seraient encore dans l’indécision (et pour lesquels le bureau de vote serait encore ouvert ?). Imagine-t-on sérieusement que des foules d’électeurs plongées dans les affres de l’indécision politique, sont en attente aux portes des bureaux de vote, branchés sur Twitter sur leur smartphone, attendant la dernière minute pour délibérer dans leur "for interior", afin de se décider pour l’un ou l’autre, ou bien pour décider finalement de s’abstenir ? Voilà bien un autre conte moderne !

Et puis quand bien même on pouvait croire à un tel conte, ne peut-on pas non plus s’interroger sur ce qu’il pourrait signifier du point de vue de la théorie démocratique ? Si l’on écarte, l’idée d’une versatilité (pour ne pas dire d’une inconsistance politique de l’électeur, c’est à dire si l’on se refuse à un déni de principe de la capacité citoyenne des citoyens), alors cette suspension du vote jusqu’au dernier moment dans l’attente des premiers résultats, ne peut que s’inscrire dans un véritable travail de délibération dont je ne risquerais ici aucune interprétation univoque. S’agirait-il de conforter une opinion, de conforter un résultat, de contrer ou de résister à un résultat qui s’annonce contraire aux attentes ou aux espérances, ou encore de donner le cours libre à un vote sélectif et non pas à un vote utile ? tout cela peut arriver, dans quelles proportions et au final avec quelle incidence ? bien savant (c’est à dire plus encore que nos politologues de service) qui pourrait le dire avec lumière et certitude !

En tout cas tout ces mouvements possibles de la conscience citoyenne, ne sont-ils pas déjà à l’oeuvre en amont des procédures du scrutin, dans les dynamiques mêmes de la campagne ? Tout cela repose pour le moins autant sur des engagements partisans (aveugles et éclairés) que sur des calculs de risques et de probabilités nécessairement erronés, ne serait-ce que parce que notre rationalité humaine est limitée (ce que ne cessent de rappeler les officines de sondages en petites lettres au bas des résultats des tableaux de sondages qui font les gros titres des médias) ? L’appel au vote utile par les principaux candidats qui est une forme de déni de la démocratie, si l’on y réfléchit bien, et vient d’une certaine manière révéler de manière crue la réalité du jeu politique, joue bien sur cette angoisse (en l’attisant au passage) des surprises électorales pour le bénéfice des grands Partis.

Réflexion faite donc, tout cela me conduit à penser qu’il n’y aurait pas grand tord ou dommage à divulguer les résultats des présidentielles dès 18h30 comme certains le feront de toute manière depuis les plateformes Internet étrangère (et peut-être même en France ne serait-ce que pour ne pas participer de l’hypocrisie ?).

En conclusion, j’irais même plus loin, pour ouvrir un espace de fiction (mais nous n’en sommes pas loin) auquel je ne pensais pas arriver au départ. Depuis déjà quelques années la question se pose de savoir s’il n’y aurait pas un intérêt pratique, économique à mettre en place les scrutins électroniques. Pour ma part, malgré tous les intérêts que l’on peut y voir, je suis trop averti des risques de piratage informatique, pour ne pas me méfier d’une telle boite noire de manipulation possible des scrutins. Mais imaginons une seconde qu’on ne puisse pas procéder à des bourrages électroniques des urnes. Alors suite à mon raisonnement précédent, je serais assez favorable à ce que les résultats puissent être accessibles à tous citoyens en continue au fur et à mesure des votes donc. Cela participerait de l’éclairage politique et de la délibération. Cela modifierait sans doute le jeu électoral, mais peut être dans un sens plus vertueux, en incitant à nous rapprocher du modèle théorique de la démocratie de la délibération, par le jeu de la transparence des rapports de force, par la fortification des décisions éclairées. Il y aurait ainsi une sorte d’ajustement des opinions dans le feu même de l’élection.

Puisque j’en arrive aux portes de l’Utopie, on pourrait même imaginer que l’on interdise les super-campagnes médiatiques alimentées par le pouvoir de l’argent (des précieux et riches donateurs de toutes les couleurs), qui viennent plus sûrement corrompre les opinions que de réellement les éclairer. Il conviendrait mieux de demander (une forme d’exigence minimale d’engagement citoyen) aux électeurs un vrai travail de lecture et d’analyse des programmes écrits (il y a une importance ici cruciale de l’écrit), pour des micro-débats entre citoyens dans la famille (c’est du sport !), dans les cafés (c’est plus heureux !), dans les entreprises entre collègues...etc

Il faut en convenir interdire la divulgation des résultats avant l’heure est pour le moins une vaste hypocrisie démocratique.


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